· Main d’œuvre

Marier profil artistique et tourisme

Est-ce l’enfance de l’art?

Blanche Morin est l’instigatrice du programme et formatrice et coach en gestion de carrières d’artistes depuis plus de 25 ans. Des artistes qui passent des feux de la rampe aux plateaux …de vaisselle, cela fait partie de son quotidien, et du leur. Environ 90% de sa clientèle a touché à l’hôtellerie à un moment ou l’autre. Un mariage de raison, dans bien des cas. Pourtant, avec une tendance actuelle du loisir immersif, les grandes villes sont de plus en plus envahies de zombies, de chambres d’évasion, d’aventures de revenants et autres expériences pour lesquelles les maitres d’œuvre se mettent en quête de personnages passionnés. Les zombies s’apprêteraient-ils à opérer une révolution artistique? Faits ou illusions? 

«Il y a un lien naturel entre le travail de serveur et les artistes […] Qu’il s’agisse d’un bar, de restauration ou du vestiaire d’une salle de spectacle, non seulement ils y trouvent un revenu, mais cela leur permet de travailler sur des horaires atypiques et avec le public, et cela, pour eux, c’est un avantage. Cela leur donne même l’occasion d’observer le genre humain, ce qui peut leur servir pour un rôle.» affirme Blanche Morin, qui considère également que les entreprises trouvent leur compte avec des employés tolérants aux horaires variables, souvent doués d’un bel entregent et soucieux de garder la forme, afin de relever leurs prochains défis artistiques.

Mais pour Nancy Sauvé, monstre en chef d’une maison et d’un restaurant hantés, le fait de se présenter chez elle avec, en poche, des aptitudes et un bagage artistiques est non seulement un atout, mais une caractéristique essentielle : «Beaucoup de gens nous approchent après avoir vu notre site internet. Avant de les choisir, je leur demande s’ils ont de l’expérience en costume, en animation, en maquillage d’effets spéciaux, en jeux d’acteurs. Certains vont dire non : ils veulent juste faire peur. On ne les prend pas.»

Et pourtant, Blanche Morin sait que plusieurs des artistes choisis déserteront le domaine touristique lorsqu’ils seront attirés par un prochain rôle ou verront leur carrière démarrer pour de bon. D’autres quitteront le domaine touristique parce que leur corps ne suit plus ou que leur carrière ne démarre pas, et, alors qu’ils en viennent à viser un métier plus stable ou un retour à l’école, ce qui a semblé auparavant comme des horaires flexibles leur apparait maintenant comme de la précarité. Même les artistes qui ont eu la chance de s’intégrer à un réseau touristique leur permettant de présenter leurs œuvres entrevoient parfois le risque d’y voir plafonner leur carrière : «Un artiste qui gagne son expertise en passant une bonne partie de sa vie dans les petits cafés risque de devoir y rester. Il sera connu par et pour ce milieu-là. Cela peut même jouer contre lui en éveillant des préjugés. Et puis, il y a l’essoufflement de l’artiste : les cafés et les grandes salles ne sont pas nécessairement comme des vases communicants.»

Mais demeurer, quoi qu’il arrive, semble néanmoins le choix de plusieurs des personnages qui hantent les salles de LHotel 54, dont 25% sont là depuis le début de l’aventure, il y a 8 ans et 20% des autres persistent à hanter le domaine depuis 4 ou 5 ans. Parmi eux, 50% visent une carrière artistique et 15% vivent déjà de leur art. Certains y ont aussi développé leurs habiletés et partagé leur réseau de contacts, ce qui leur a permis de trouver d’autres contrats, notamment pour le Festival Juste pour rire. Mais, selon Nancy Sauvé, LHotel 54 parvient à répondre à plusieurs autres besoins de ses artistes, dont, en premier lieu, celui de leur offrir un public : «Quand tu fais partie d’une troupe et que tu as un public, tu as cette reconnaissance. Beaucoup d’entre eux rêvent de créer et réaliser des trucs, de faire des films aussi. On a fait des courts-métrages. Un autre a fait un dessin de nos affiches et des toiles que l’on vend dans toute la maison hantée.»

Bien que ces personnages ne puissent pas y assumer leur condition de monstres à temps plein, tous ensemble travaillent très fort dans cette voie, autour de Nancy Sauvé, en s’encourageant et en participant à tout ce qui pourrait contribuer à la visibilité du projet. Et ils apprennent, ensemble, à mieux le faire : «Les artistes sont très dévoués à faire la promotion de l’entreprise dans les festivals, parce qu’ils veulent parvenir à travailler davantage d’heures chez nous. La majorité de mes personnages ont leur propre page Facebook de personnage.»

Et, selon Blanche Morin, cette capacité de se vendre est un des aspects les moins bien maitrisés et pourtant essentiels à la démarche artistique professionnelle. C’est d’ailleurs un des atouts essentiels de ceux qu’elle a vus tirer leur épingle du jeu en se créant leur propre entreprise de création : «Le profil entrepreneur suppose que l’on parle de l’aspect financier, que l’on n’ait pas peur de faire de la représentation et que même faire un plan de travail l’excite, et ça, ce n’est vraiment pas pour tout le monde! Souvent, un artiste, il faut que ça change, que ça varie, et ça, c’est bon pour l’entreprenariat.»  Et, bien que la gestion financière ne l’amuse pas toujours, créer son propre univers en s’entourant de collaborateurs solides est définitivement le moyen que Nancy Sauvé a trouvé pour parvenir à ses fins artistiques, au terme de plusieurs années à occuper plusieurs postes dans l’hôtellerie : « Je me disais que, si les autres ne m’engagent pas, il me fallait ma propre salle de spectacle. On fait de la scène et on va finir par faire un film. On reçoit même de jeunes cinéastes, dans le cadre du Kabaret fantastique, qui a démarré chez nous. Mon rêve maintenant, c’est que j’aimerais  que le concept se multiplie et que nous ayons une autre maison hantée à Niagara Falls.»

Experte interrogée :
Blanche Morin, experte-conseil pour Compétence Culture est le comité sectoriel de main-d'œuvre du secteur de la culture ainsi que directrice générale et pédagogique  en gestion de carrière artistique chez Espaces autonomes http://espacesautonomes.com/

Entrepreneure-témoin :
Nancy Sauvé, propriétaire de LHotel 54 www.lhotel54.com

Marie-Hélène Proulx - Blogueuse Hotelleriejobs.com

Marie-Hélène explore la vie urbaine sous tous ses angles depuis une quinzaine d’années. Après ses débuts avec le guide touristique Le Petit Futé, elle s’est penchée sur les réalités sociales en complétant une maîtrise en sexologie sur les jeunes de la rue. Sa passion pour le journalisme indépendant ne l’a toutefois jamais quittée. Elle continue de vous partager ses autres découvertes sur le site du Montréal pour enfants et du webzine culturel La Bible Urbaine.