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Le stagiaire roi : ce monstre de la génération Y

Il souffle devant toute obligation fastidieuse, a vraisemblablement un Tumblr intitulé « Mon boss est un boloss », est capable de vous envoyer des messages privés sur Facebook comme « Salut, j’ai la gueule de bois, je ne viendrai pas aujourd’hui. » Vous reconnaissez ce genre de petit nouveau qui vous fera bientôt passer pour un ringard : le stagiaire roi.

Il est loin le temps où Hugo faisait le tri dans votre courrier avant de sucrer précautionneusement votre café noisette. Une époque bienheureuse où tout stagiaire digne de ce nom faisait de la ponctualité une question de vie ou de mort et posait ses vacances au moment opportun pour les autres (c’est-à-dire la première semaine de décembre). Un temps qui vous paraît définitivement révolu  à l’heure où certains stagiaires sont tellement pro qu'ils deviennent vite incontournables. Tandis que d'autres, peu nombreux, mais très visibles, jouent les divas, comme Henri qui alerte les RH quand on lui demande de faire une photocopie, ou Agathe qui ricane bruyamment quand son tuteur lui dit qu’il est sur « un stram gram ».

Certains appellent ça « le péril jeune », du nom du film culte de Cédric Klapisch (1994), avec Romain Duris dans la peau du BG insolent qui fait peur aux profs. Julien Pouget citerait plutôt Oscar Wilde : « Cette nouvelle génération est épouvantable. J’aimerais tellement en faire partie. » Ce spécialiste du management et des ressources humaines, « Y-ologue » autoproclamé, salue bizarrement l’attitude de cette jeune génération Y au travail, qu’il qualifie volontiers de « libre et rafraîchissante ». « Les nouveaux stagiaires sont moins timorés. Ils aiment affirmer leurs positions et n’ont pas peur de poser des questions. Il est fini le temps où il fallait marquer un silence entendu quand le N+2 avait parlé. »

"Je peux enlever mes chaussures ? Je vais avoir une ampoule"

On vous voit d’ici ronchonner devant votre PC (avec unité centrale) : « D’accord pour l’attitude "libre et rafraîchissante", mais pas au point d’être sans-gêne et grossière, nom de Zeus ! » Bonne nouvelle : vous n’êtes pas seul. Les centaines de témoignages de (sur)vie avec un stagiaire malotru que nous avons reçus en sont la preuve. Entre le stagiaire serveur de Suzanne, directrice d’un restaurant à Bordeaux, qui demande s’il peut finir le service pieds nus parce qu’il pense avoir une ampoule, et Henri, notre stagiaire maison qui débarque en imper blanc façon Derek Zoolander en démolissant les idées de sujets des collègues d’un « C’est tout pété, ça » (traduisez « ça craint, ton truc »), il y a : « Jérémy, le zombie nuque longue qui accueille les clients avec une paire d’étranges chaussures aux pieds – effectivement, ce sont des chaussons -, arrive deux heures et quart en retard "parce que sa grand-mère l’a retenu à manger à Poitiers", et ne répond pas sur son portable pro "parce que vous aussi, quand je vous appelle, parfois vous ne répondez pas" » (témoignage d’un ingénieur, visiblement à bout) ; ou encore « Anna, qui termine sa lettre de motivation par un "je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'expression de ma plus haute considération (c'est-à dire-1,70 m)" » (témoignage d’un entrepreneur parisien). Sans parler des retards à répétition (« Hangover, mec, sorry », accompagné d’un emoji vomi), des signatures de mails un peu too much (« Benjamin V., bientôt en CDI »), des vacances posées avant même le début du stage (« parce que mon copaing’ a déjà posé ses jours, alore ..u bon… »), etc.

Là encore, l’analyse de Julien Pouget est clémente : « En dehors des exemples souvent extrêmes, il y a le fait que les futurs stagiaires ne sont pas tous préparés de la même façon à leur entrée dans le monde de l'entreprise. Il y a les élèves que l’on briefe - en école de commerce notamment - et ceux que l’on ne briefe pas - les universitaires, typiquement. Ces derniers voient l’entreprise comme un monde de contraintes, où l'on va forcément les exploiter. Ils ont tendance à reproduire les modes de fonctionnement de la fac. » Mélangez le tout avec une pincée de « génération Y », ces enfants de la pub pour lesquels tout est sujet à caution, et vous obtenez, peu ou prou, votre stagiaire diva.

Insolent, insubordonné et jalousé

Il est insolent, méprisant, familier, insubordonné, blasé. Pire, à l’heure du 3.0, il vous domine un peu, avouez-le. Il a 12.000 followers sur Twitter, vous en avez 23. Vous repassez vos cinq chemises hebdomadaires le dimanche soir devant « Capital », il pratique les casual monday, tuesday, wednesday, thursday (en plus du casual friday). Il tutoie le N+3, celui qui vous confond avec l’assistante de direction (quand il ne vous ignore pas). En fait, vous êtes un peu jaloux. Jaloux du fait qu’un jour pas si lointain, s’il n’est pas en prison, il sera peut-être à votre place, avec une chemise hawaïenne, un smoothie au chou kale et une équipe qui fera de lui un gourou, et ce sans cure de Prozac. Pardon de vous le dire, mais vous en ferez peut-être partie. 

Pour en savoir plus | madame.lefigaro.fr